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Les élections tunisiennes, ou l’aventure des promesses pour les nuls

La Tunisie n’arrive pas à aimer son présent. Les résultats du premier tour des élections présidentielles en offrent, si besoin était, une preuve supplémentaire. Entre la nostalgie du passé et la crainte du futur, les électeurs ont voté pour des OVNIs politiques, ou presque.

Or ce qui fait le charme de la démocratie, comme du football, c’est qu’une petite équipe peut aussi gagner. Certes, ce n’est pas courant, mais cela arrive. Seulement voilà: cela ne dure pas. En se heurtant à la réalité, les outsiders s’écrasent ou deviennent grands. Une seule chose est certaine: ils ne restent pas petits. Le jour du deuxième tour, Kais Saïd ou Nabil Karoui cessera, par la force des choses, d’être “anti-système”. Car être élu Président implique une entrée formelle, officielle et indiscutable dans le giron de l’élite. Et voilà, perdu à jamais le confort de la parole non responsable et de la critique apocalyptique.

C’est à cet instant précis que la réalité reprend ses droits. À moins d’imposer une dictature et de prétendre que tous les problèmes ont été miraculeusement réglés par l’absence de délibérations et de l’impossibilité de leur libre expression, le nouveau président ne manquera pas de réaliser qu’après tout, tout ne va pas si mal.

Certes, l’héritage du passé est lourd, mais le nouveau président n’a-t-il pas déjà commencé à travailler? Au pire, les résultats ne tarderont pas. Au mieux, ça va déjà mieux. Le nouveau président, n’est-il pas là? Le peuple n’a-t-il pas déjà gagné? Réjouissons-nous un peu, dira le président, je suis tout de même à la manœuvre!

Ce renversement de posture, quoique prévisible, paraîtra ridicule après une campagne menée sous le signe de la catastrophe. Sauf que,aussi surprenant que cela puisse paraître, le président aura raison.C’est pendant la campagne électorale qu’il avait tort. Ainsi, le ridicule qui a couvert ses prédécesseurs depuis 2011 le couvrira.

À sa décharge, l’opposant en démocratie est toujours pessimiste, et il promet toujours ce qu’il ne possède pas. C’est qu’il croyait qu’il allait sauver le monde. C’est qu’il voyait le pouvoir comme une baguette magique qui est malencontreusement tombée entre de mauvaises mains. Son succès changerait tout. Quoi de plus magique que de transformer le pessimisme en optimisme, l’idéalisme en réalisme, l’aveuglement en clairvoyance?

C’est vraiment des promesses pour les nuls, car malheureusement, les choses ne sont jamais aussi simples. Le pessimiste prend souvent l’air grave pour paraître profond. Son retour à l’optimisme déçoit donc et désarçonne. Or sans l’optimisme, il est difficile d’agir. C’est pour cette raison que les hommes politiques, en se laissant aspirer par la pente douce du discours négatif, sèment l’illusion et récoltent la désillusion.

Mais attention, il ne faut pas trop accabler nos deux candidats. Car le populisme est la chose la mieux partagée en Tunisie. Quoi que de plus simple que d’exagérer les crises et de prédire l’apocalypse? De toute façon, à force de l’évoquer, elle finit par se produire, sinon dans la réalité, au moins dans les esprits.

Pour un journaliste, un chroniqueur, ou toute autre personne qui accède à l’espace public, notamment par l’intermédiaire des masses média, c’est le chemin le plus sûr d’être applaudi. Contrairement aux hommes politiques, ces Cassandres s’éternisent dans le pessimisme. Même un séisme électoral aussi retentissant que celui du premier tour ne semble pas les affecter. Pour eux, ceci est la condamnation du système. Ainsi, ils oublient, ou font mine d’oublier, qu’ils font partie du dit système. Mais, puisqu’ils n’ont qu’une parole sans contrepoids, ils peuvent toujours exhiber leur prétendu profondeur d’esprit.

En réalité, la Tunisie ne manque pas de problèmes. Dans un monde de rupture technologique, elle fait face aux défis de reconstruire ses structures économiques, son système éducatif, son régime de solidarité sociale… Bien qu’imposante, cette liste non exhaustive ne doit pas nous faire oublier ce que notre pays a réalisé. Car sinon, le pays va s’engouffrer, encore une fois, dans des conflits institutionnels qui donneront peut-être satisfaction à quelques élites, mais aggraveront sans doute les problèmes des couches de la société. Non seulement la Tunisie a évité le pire, dont les exemples ne manquent pas, hélas, autour de nous, mais elle a également instauré les fondements d’une démocratie durable qui promet liberté, dignité et opportunités.

Ces succès, dira-t-on, ne concernent pas les citoyens. Quelle ineptie!Que celui qui en doute entreprenne l’expérience mentale de vivre quelques heures en Libye, en Syrie ou au Yémen. Bien sûr que ce n’est pas la même situation. C’est précisément ce qu’il faut toujours rappeler.

Oui, la Tunisie aurait pu faire mieux. Mais elle aurait pu également faire bien pire. De même qu’on n’est pas supposé être femme fatale à l’âge de huit an, une démocratie d’un pays en voie de développement n’a pas les moyens d’être postmoderne. C’est pourquoi il vaut mieux raison garder. En suivant le même chemin parcouru jusqu’à présent, car il n’y en a pas d’autre, le vainqueur des élections perdra la popularité dont il est crédité aujourd’hui. Mais, quel qu’il soit, la constitution est là pour le protéger, ce qu’il lui permettra peut-être d’inscrire dans la durée et dans le sérieux son action politique pour se hisser au niveau des grands. Si d’aventure il se complait dans un simplisme paternaliste ou révolutionnaire, la constitution reste toujours là pour le contenir.

Demeure, tout de même, une question à tous ceux qui, sous la Constituante, ont milité pour présidentialiser la démocratie tunisienne, ou qui, durant la campagne électorale, ont proposé de renforcer davantage les prérogatives du Président: qu’est-ce que vous en pensez maintenant?

Le problème de la démocratie tunisienne, c’est qu’elle demeure tributaire d’une élite composée, en grande partie, d’adolescents qui rechigne à grandir. L’échec électoral leur servira, peut être, de leçon et il leur fera comprendre que ce qui leur est permis de faire l’est pour les autres également. Si l’un d’eux espère accéder au pouvoir moyennant une aventure personnelle, c’est-à-dire en dehors des partis, voire de la politique, il serait raisonnable qu’il reconnaisse qu’une telle option pourra servir d’autres aussi ayant les mêmes ambitions et dessins. Et c’est justement ce qui vient de produire.

Aymen BOUGHANMI

Université de Kairouan

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Aymen Oueslati

محمد أيمن وسلاتي من مواليد 1982 مدون في موقع ميديا بلوس تونس

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